Le derviche tourneur dans la tradition soufie : quand le mouvement devient souvenir de Dieu
Il suffit parfois de voir un derviche tourner pour être saisi par quelque chose que l’on ne sait pas immédiatement nommer. Le derviche, un disciple engagé dans une voie spirituelle soufie, semble accomplir un mouvement presque impossible : le corps tourne encore et encore, la longue robe blanche s’ouvre autour de lui, tandis que le visage demeure étonnamment calme. De l’extérieur, on pourrait croire à une danse. Pourtant, dans la tradition mevlevie, c’est-à-dire la tradition soufie développée autour de l’héritage de Jalâl al-Dîn Rûmî, le Sema appartient d’abord à un chemin spirituel.
Le Sema, cérémonie spirituelle mevlevie mêlant musique, récitation, écoute et tournoiement, ne consiste donc pas simplement à tourner. Le mouvement s’inscrit dans une pratique soufie où la musique, le silence, la discipline du corps, la prière et le souvenir de Dieu se rejoignent. Le Sema est particulièrement associé aux Mevlevis, les membres de la confrérie soufie formée à Konya autour de l’héritage de Jalâl al-Dîn Rûmî après sa mort en 1273 et structurée par ses successeurs, en particulier son fils Sultan Walad. Cette tradition s'est ensuite diffusée dans une grande partie de l'Empire ottoman.
Réduire le derviche tourneur à l'image d'un homme qui tourne serait donc passer à côté de l'essentiel. Ce qui importe n'est peut-être pas tant le cercle dessiné par son corps que ce qu'il cherche à déplacer à l'intérieur de lui-même.
Tourner pour se détourner de soi
Une grande partie de la spiritualité soufie repose sur une idée à première vue très simple : l'être humain oublie facilement.
Il oublie Dieu, mais il peut aussi oublier sa propre nature en devenant entièrement absorbé par ses désirs, ses peurs, son image, ses blessures, ses ambitions et le bruit incessant de sa pensée. Le dhikr, mot arabe que l’on peut traduire par « souvenir » ou « remémoration » et qui désigne la pratique consistant à se rappeler Dieu, occupe pour cette raison une place centrale dans de nombreuses traditions soufies. Il s'agit de ramener l'attention vers Dieu lorsque tout en nous a tendance à se disperser ailleurs.
Le mouvement du derviche peut être compris dans cette perspective. Il ne cherche pas seulement à tourner autour de son propre axe ; symboliquement, il apprend justement à ne plus faire de lui-même le centre de toute chose.
Nous passons une grande partie de notre existence à organiser le monde autour de notre propre regard. Nous voulons que les événements correspondent à nos attentes, que les autres répondent comme nous l'espérons, que la vie nous donne des garanties avant que nous acceptions de lui faire confiance. Sans toujours nous en rendre compte, nous plaçons notre petit moi au milieu de l'univers et nous lui demandons ensuite de tout supporter.
La voie mystique propose un mouvement presque inverse. L'être humain ne disparaît pas, mais il cesse progressivement de considérer son propre ego comme l'unique mesure de la réalité.
C'est peut-être l'une des images les plus profondes que nous offre le derviche tourneur : continuer à exister pleinement sans avoir besoin d'occuper le centre.
Le paradoxe du cercle : bouger pour trouver un point immobile
Le corps tourne, mais pour que le mouvement soit possible, il lui faut un axe.
Cette image dépasse évidemment la technique physique du Sema. Elle peut aussi devenir une manière de penser notre vie intérieure. Nous cherchons souvent la paix en essayant d'immobiliser ce qui nous entoure : il faudrait que les circonstances se stabilisent, que les autres deviennent prévisibles, que les problèmes disparaissent et que l'avenir cesse de nous surprendre.
Mais rien ne reste véritablement immobile.
Les relations changent, les corps changent, les projets évoluent, certaines certitudes s'effondrent et de nouvelles réalités apparaissent. Chercher la sécurité dans l'absence de mouvement peut alors devenir une lutte interminable.
Le derviche offre une autre image : celle d'un être humain qui ne demande pas au monde de cesser de tourner pour retrouver son équilibre. Il cherche plutôt un centre suffisamment profond pour rester présent au milieu du mouvement.
Dans une lecture spirituelle, ce centre n'est pas le moi. Il est Dieu.
La paix ne vient alors plus nécessairement de la disparition de l'incertitude, mais de la relation que l'on entretient avec ce qui demeure lorsque tout le reste se transforme.
Les bras ouverts : recevoir sans retenir
Lors du Sema mevlevi, la posture elle-même est porteuse d'un langage symbolique. Le semazen, nom donné au derviche qui accomplit le tournoiement pendant le Sema, tourne traditionnellement avec la main droite dirigée vers le ciel et la main gauche tournée vers la terre. Dans l'interprétation mevlevie, cette position exprime l'idée de recevoir la grâce divine sans la conserver pour soi, puis de la transmettre à la création.
Cette image est particulièrement belle parce qu'elle vient contredire un réflexe très humain : lorsque quelque chose de précieux nous est donné, nous voulons souvent le retenir.
L'amour, la connaissance, la richesse, la reconnaissance, la sécurité ou même la spiritualité peuvent devenir des choses que l'on accumule pour soi. Pourtant, la posture du derviche suggère autre chose. Ce qui vient d'en haut traverse l'être humain au lieu de s'arrêter en lui.
Il ne devient pas propriétaire de la grâce.
Il en devient le passage.
On peut y voir une conception profondément humble de la spiritualité : se rapprocher de Dieu ne rend pas nécessairement quelqu'un plus important que les autres. Cela devrait plutôt rendre sa présence plus généreuse, son ego moins encombrant et ce qu'il reçoit davantage capable de circuler autour de lui.
Le vêtement lui-même raconte une transformation
La cérémonie mevlevie s'est constituée progressivement en un rituel extrêmement codifié. Aujourd'hui encore, les gestes, les vêtements, la musique et les différentes étapes du Sema portent un ensemble de significations transmises par la tradition.
Le grand manteau sombre porté au début est retiré avant le tournoiement. Sous celui-ci apparaît la longue tenue blanche du semazen. Le haut bonnet de feutre, appelé sikke, fait partie de la tenue traditionnelle du semazen. Le sikke et les autres vêtements ont reçu dans la tradition mevlevie des interprétations liées à la mort symbolique de l'ego, à son ensevelissement et à une forme de renaissance spirituelle.
Il faut comprendre ce langage avec nuance. Il ne s'agit pas d'une disparition physique de la personne, ni d'une négation morbide de l'existence. Dans la pensée soufie, la notion de fanâ, terme désignant l'effacement progressif de la domination de l'ego devant Dieu, renvoie davantage à la disparition des qualités imparfaites du moi et de cette conscience séparée qui voudrait tout ramener à elle-même. Les traditions soufies ont décrit cet effacement de manière très diverse et parfois extrêmement subtile ; il ne correspond pas à une simple destruction de l'individu.
On pourrait dire plus simplement qu'il ne s'agit pas de cesser d'être, mais de cesser d'être uniquement préoccupé par soi.
Cette différence est immense.
Le ney et la nostalgie de l'origine
Le Sema ne se déroule pas dans le silence. Il s'accompagne d'un répertoire musical spécifique appelé âyin, nom donné aux compositions musicales et liturgiques qui accompagnent la cérémonie mevlevie, dans lequel le ney, longue flûte traditionnelle taillée dans un roseau, occupe une place particulièrement importante. La cérémonie comprend également le chant et différentes percussions.
Dans l'univers de Rûmî, le roseau possède une profondeur particulière. Le célèbre début du Mathnawî évoque le ney séparé de la roselière et se lamentant de cette séparation. Sans réduire toute sa poésie à une seule interprétation, cette image est souvent comprise dans la tradition soufie comme celle de l'être humain qui éprouve la nostalgie de son origine et de sa proximité avec Dieu.
Cette nostalgie spirituelle est très différente d'un simple mal-être. Elle peut être cette sensation étrange que même lorsque tout semble présent extérieurement, quelque chose en nous continue de chercher plus profond : non pas davantage de possessions, davantage d'expériences ou davantage d'admiration, mais une forme de retour.
Le derviche tourne alors au milieu de cette musique comme si son corps répondait à une question que les mots seuls ne suffisent plus à porter.
Rûmî, l'amour et la transformation du regard
Il serait difficile de parler des derviches tourneurs sans rencontrer Rûmî. Poète, théologien et mystique persan du XIIIe siècle, il vécut une grande partie de sa vie à Konya. Sa rencontre avec Shams de Tabriz fut déterminante dans son parcours spirituel et dans l'immense œuvre poétique qui suivit. La tradition mevlevie se construisit autour de son enseignement, de sa poésie et de sa pratique du samâʿ, terme arabe signifiant littéralement « écoute » et désignant, dans plusieurs traditions soufies, une écoute spirituelle de la musique, de la poésie ou de la récitation destinée à orienter le cœur vers Dieu. Le mot turc Sema est issu de cette même racine. La tradition fut ensuite organisée par ses disciples et ses descendants.
Chez Rûmî, la connaissance de Dieu ne se réduit pas à un raisonnement abstrait. L'amour y tient une place fondamentale. Mais là encore, l'amour soufi ne devrait pas être transformé trop rapidement en jolie formule universelle détachée de son contexte religieux. Il s'agit d'un chemin où le désir, le manque, la séparation et la transformation intérieure peuvent conduire l'être humain à reconnaître sa dépendance profonde envers Dieu.
Cela donne au tournoiement une signification particulière. Il ne s'agit pas simplement de « vibrer avec l'univers » ou de rechercher une expérience extraordinaire. Le mouvement appartient à une voie beaucoup plus exigeante faite de discipline, de prière, d'éthique et de travail intérieur.
Historiquement, les semazens pouvaient suivre une formation de 1 001 jours dans les maisons mevlevies, où ils apprenaient non seulement le tournoiement, mais aussi les règles de conduite, la prière, la musique et la poésie.
Le geste spectaculaire que nous voyons aujourd'hui était donc l'expression visible d'un apprentissage beaucoup plus vaste.
Ce que le derviche tourneur peut encore nous rappeler
Nous n'avons pas besoin de pratiquer le Sema pour être touchés par ce qu'il représente.
Nous pouvons simplement regarder cette silhouette tourner et nous demander ce qu'il resterait en nous si nous cessions, quelques instants, d'essayer de tout ramener à nous-mêmes. Que deviendraient certaines peurs si elles n'occupaient plus le centre ? Que deviendrait notre besoin de contrôler si nous acceptions qu'une partie de l'existence nous dépasse ? Que deviendrait ce que nous recevons si nous le considérions moins comme une possession que comme quelque chose appelé à circuler ?
Ce sont des questions que le symbole peut ouvrir, sans prétendre résumer à lui seul toute la tradition soufie.
Le derviche tourne encore, et pourtant il ne semble pas fuir le monde. Il reste debout en son milieu. Peut-être est-ce cela qui rend son image si fascinante : elle ne représente pas nécessairement une sortie de la vie ordinaire, mais une autre manière de s'y tenir.
Les choses continuent de bouger, les événements continuent de nous dépasser et notre existence demeure fragile. Mais quelque chose peut apprendre à ne plus dépendre entièrement de ce mouvement extérieur.
Le cercle devient alors moins une fuite qu'un rappel : ce n'est pas parce que tout tourne autour de nous que tout doit tourner autour de nous.
Et peut-être qu'une partie du chemin spirituel commence précisément là, lorsqu'au milieu de tout ce qui change, nous cessons de chercher notre propre reflet et recommençons à chercher Dieu.
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Repères historiques et culturels : le Sema mevlevi est inscrit depuis 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO. L'UNESCO souligne également qu'une partie des représentations contemporaines destinées au tourisme ont été raccourcies ou simplifiées, au risque de perdre une partie de leur contexte spirituel originel.